Les travailleurs forment l’IA et les robots à les remplacer. Ça pourrait mal finir

Les travailleurs forment l'IA et les robots à les remplacer. Ça pourrait mal finir

Des ouvriers dans une usine de Bangalore portent des caméras fixées sur la tête pendant qu’ils opèrent des machines à coudre. À des milliers de kilomètres, en Californie, des employés de bureau effectuent leurs tâches sous la surveillance permanente d’un logiciel qui enregistre chaque clic, frappe au clavier et mouvement de souris sur leurs ordinateurs.

Ces deux groupes participent à des projets destinés à former des systèmes d’intelligence artificielle pour exécuter des emplois humains, dans l’objectif que les machines les remplacent un jour.

Les salariés de bureau appartiennent à Meta, et plusieurs expriment leur malaise face à cette pratique. Ils la qualifient de situation dystopique, surtout au milieu de licenciements massifs chez le propriétaire de Facebook et Instagram. Mark Zuckerberg développerait même un agent d’IA capable d’assumer certaines de ses responsabilités de dirigeant de manière autonome.

Andrew Bosworth, directeur technologique de Meta, affirme que l’initiative vise à optimiser les opérations de l’entreprise. Son influence mondiale pourrait affecter des populations partout sur la planète.

Dans un mémo adressé aux équipes ce mois-ci, il expose une perspective où les agents d’IA effectuent la majorité des tâches, tandis que les humains supervisent, corrigent et améliorent les performances. Même ce rôle humain limité prévoit une disparition progressive. Les agents d’IA identifieraient automatiquement les points d’intervention pour s’améliorer ensuite.

A protest outside the offices of Meta organised by PauseAI UK and other groups concerned in controlling the development of advanced AI systems, in London on 28 February, 2026
A protest outside the offices of Meta organised by PauseAI UK and other groups concerned in controlling the development of advanced AI systems, in London on 28 February, 2026 (NET/NET)

Un rapport du Fonds monétaire international (IMF) publié au début de l’année révèle que près de 40 % des emplois mondiaux subissent déjà l’impact des transformations liées à l’IA. Les auteurs exhortent les décideurs à répartir les bénéfices économiques de manière équitable, sans les limiter aux grandes entreprises.

L’arrivée massive de robots humanoïdes dans les milieux professionnels risque d’accentuer ce phénomène. Ces machines polyvalentes pourraient occuper des postes autrefois réservés aux humains, des machines à coudre aux chantiers de construction.

Une enquête mandatée par le Trades Union Congress (TUC) l’an dernier indique que presque deux tiers des jeunes adultes appréhendent une perte d’emploi due à l’IA. L’organisation syndicale alerte sur un risque de reproduire les effets durables de la désindustrialisation, avec un marché du travail britannique submergé par l’IA.

Des milliards d’individus contribuent involontairement à l’entraînement des machines depuis des années. Le développeur de Pokemon Go a collaboré avec une société de livraison par robots pour fournir dix ans de données crowdsourcées issues des joueurs du jeu en réalité augmentée.

Cette base de plus de 30 milliards d’images sert à concevoir un système de positionnement visuel (VPS) précis à quelques centimètres, indépendant des satellites GPS. Les robots de livraison gagnent ainsi une navigation supérieure, capable de couvrir des zones inaccessibles aux technologies cartographiques classiques, comme l’intérieur des bâtiments ou les sentiers de parc.

Les systèmes CAPTCHA forment l’IA depuis plus longtemps. Identifier un feu de circulation ou un vélo dans une grille d’images aide à piloter les robotaxis Waymo de Google. Décrypter du texte déformé facilite la numérisation d’archives et de journaux, tandis que déplacer des pièces de puzzle fournit des données pour l’IA comportementale.

Les tests CAPTCHA de Google représenteraient plus de 800 millions d’heures de travail non rémunéré, un exploit majeur dans l’histoire technologique.

Des spécialistes du secteur s’inquiètent de la légalité et de l’éthique de ces pratiques. Virginia Doellgast, professeure à l’Université Cornell aux États-Unis, estime que la collecte de données pourrait violer des lois dans certains pays. Les salariés génèrent une valeur supplémentaire sans compensation ni possibilité de refus.

Ruchi Gupta, directrice exécutive de la Future of India Foundation, voit dans les ouvriers équipés de caméras à Bangalore un exemple du déséquilibre entre capital et travail, accentué dans les pays en développement comme l’Inde. Les employés ne peuvent refuser ces dispositifs qui forment des systèmes destinés à les supplanter.