Les théories du complot ne sont plus un phénomène marginal, touchant désormais des individus de tous horizons. Des études récentes révèlent des traits psychologiques déterminants qui expliquent cette tendance, soulignant l’impact de l’incertitude et de la perception d’un monde injuste sur l’adhésion à ces idées.

Les théories du complot ne sont plus un phénomène marginal. Autrefois, ceux qui croyaient que des extraterrestres avaient construit les pyramides ou que l’homme n’avait jamais marché sur la Lune étaient en minorité. Aujourd’hui, les narrations complotistes s’étendent au-delà des frontières sociales, touchant même ceux avec un diplôme ou des postes prestigieux. Internet et les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la propagation des fausses informations et des positions anti-scientifiques, mais la montée du complotisme pourrait être liée à des causes psychologiques plus profondes, rendues possibles par la portée du web.
Une étude récente, publiée dans Applied Cognitive Psychology, a identifié deux traits psychologiques pouvant prédire une « mentalité complotiste ». Ces caractéristiques, selon les chercheurs, ne varient pas selon le statut social, les croyances religieuses ou le niveau d’éducation, mais agissent comme un « fertilisant » qui renforce la conviction d’une machination globale visant la majorité de la population.
Ce que l’étude a examiné
De nombreuses recherches se sont concentrées sur des théories spécifiques (comme les campagnes anti-vaccin pendant la pandémie ou les dénégations de la crise climatique), ou sur les dynamique qui mènent à la prolifération de certaines croyances auprès de l’opinion publique. Une étude italienne de 2022 a par exemple exploré le « cycle de vie » des théories du complot, observant qu’elles ont tendance à s’affaiblir avec le temps, contrairement à l’idée initiale. Moins étudiée est la dimension psychologique qui rend certaines personnes plus susceptibles d’accepter des explications complotistes et de les défendre même face aux preuves scientifiques.
Le groupe dirigé par Adrian Furnham, professeur à la Norwegian Business School, a donc choisi de partir d’un élément constant : l’idée selon laquelle les puissants de ce monde travailleraient depuis des décennies à nous cacher une vérité que seules quelques personnes auraient réussi à dévoiler.
Les chercheurs ont impliqué 253 adultes de divers pays anglophones (Royaume-Unis, États-Unis, Canada et Afrique du Sud), principalement avec une éducation universitaire et un âge moyen d’environ 49 ans. Les participants ont été invités à exprimer leur opinion – positive ou négative – sur certaines affirmations typiques du paysage complotiste, comme la croyance que les agences gouvernementales ont toujours caché la vérité sur les grands événements historiques ou que la communauté scientifique est aux ordres des grandes entreprises pharmaceutiques.
Parallèlement, les chercheurs ont collecté des informations sur différentes variables telles que l’orientation politique et religieuse des participants, leur tendance à l’optimisme (ou au pessimisme) et leur niveau d’estime de soi. À l’issue de l’enquête, deux traits psychologiques se sont avérés particulièrement présents chez ceux qui montraient une certaine « fascination » pour les thèmes complotistes : une faible tolérance à l’ambiguïté des événements mondiaux et la conviction innée que la réalité dans laquelle nous vivons est dominée par l’injustice.
Le premier facteur : quand l’incertitude devient insupportable
Les auteurs de l’étude ont défini l’intolérance à l’ambiguïté comme la manière dont une personne réagit à des informations vagues, contradictoires ou incomplètes. Ceux qui en manquent éprouvent des difficultés à coexister avec les nuances floues qui caractérisent même les événements historiques et naturels les plus reconnus et ont tendance à ressentir de l’inconfort face à des événements complexes ou aléatoires.
Considérons le phénomène de la réfraction atmosphérique, qui décrit comment la lumière change légèrement de direction en traversant différents matériaux, comme l’air à différentes températures. Comme l’air près de la surface terrestre n’est pas le même que celui qui se trouve en altitude, lorsque les rayons lumineux passent à travers ces couches, ils ne voyagent pas en ligne droite mais se courbent lentement vers le bas, permettant à l’œil humain de voir même les objets qui devraient être cachés par la courbure de la Terre. Ce phénomène est contre-intuitif, mais malgré l’explication scientifique, cette « étrangeté » est utilisée par les partisans de la théorie de la Terre plate pour contrecarrer la croyance populaire selon laquelle notre planète est sphérique.
De telles situations rendent les théories du complot psychologiquement séduisantes, simplifiant la complexité en une narration linéaire, avec des causes claires et des responsables identifiables. Comme l’a noté Furnham, l’intolérance à l’ambiguïté est « une variable importante souvent négligée » pour expliquer l’affinité au raisonnement complotiste, même chez les plus éduqués.
Le second facteur : la conviction que le monde est injuste
L’autre fort indicateur identifié par les chercheurs est la vision d’un monde essentiellement injuste. Ceux qui perçoivent la réalité comme dominée par l’iniquité tendent à développer un cynisme et, parfois, un soupçon envers les institutions. Attribuer des événements négatifs à des manœuvres orchestrées par des acteurs puissants peut ainsi donner un sens à ce qui semble autrement aléatoire. En termes psychologiques, la théorie du complot sert à « valider » le sentiment d’impuissance. Ce n’est pas la Nature ou le hasard qui causent une situation, mais quelqu’un qui agit en secret.
Ces conclusions suggèrent que ces narrations jouent un rôle : réduire l’anxiété provoquée par l’incertitude et le sentiment d’injustice. Face à un événement complexe (comme une crise sanitaire, une décision politique opaque ou un changement soudain), l’explication complotiste offre ordre, cohérence et trace des lignes claires entre « victimes » et « coupables », entre le bien et le mal, répondant à un besoin désespéré de clarté.
La psychologie compte plus que les idées et l’éducation
Les données recueillies par l’équipe de Furnham ont mis en lumière certaines associations déjà connues, comme une plus grande tendance au complotisme parmi les personnes plus religieuses et ayant une orientation politique conservatrice. Toutefois, l’analyse a également révélé quelques surprises. D’abord, l’âge compte jusqu’à un certain point (les jeunes semblent légèrement plus enclins à croire aux théories complotistes) et même le niveau d’éducation n’a pas d’impact aussi significatif qu’on pourrait le penser. En fait, dans certains cas, ceux ayant un solide bagage culturel et une grande curiosité s’enfoncent plus profondément dans les abîmes du complotisme.
Comprendre pour agir
Bien que l’étude présente les limites d’un exemplaire relativement petit et non représentatif, elle met en avant deux leviers centraux pour comprendre le complotisme. Le premier est clairement le malaise face à l’incertitude et la perception d’un monde injuste. « Il est important de comprendre la fonction que joue une théorie du complot pour l’individu, » souligne Furnham. Toutes les théories ne sont pas équivalentes et il ne faut pas se contenter de les qualifier de délires de quelques marginaux. Changer le regard des contenus vers les prédispositions cognitives peut aider à concevoir des interventions plus efficaces, non pour censurer, mais pour renforcer la capacité de vivre avec la complexité du monde réel.
