Les moules envahissent le lac de Genève : des problèmes également pour les tubes de refroidissement d’un réacteur nucléaire

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Un lieu emblématique subit une mutation silencieuse, transformant ses équilibres naturels. La présence des moules quagga, une espèce invasive, modifie l’écosystème du lac et pose des défis à l’infrastructure. Les conséquences s’étendent bien au-delà du simple environnement, touchant des domaines essentiels à la région.

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Pour ceux qui admirent le lac Léman depuis ses rives, tout semble immuable. Cependant, sous sa surface, une transformation profonde et silencieuse s’opère depuis environ dix ans, bouleversant l’équilibre d’un des plus précieux trésors paysagers d’Europe. Le lac est envahi par les moules quagga, une des espèces exotiques les plus agressives au monde, qui redessine l’écosystème et affecte des infrastructures stratégiques en Suisse et au sein de la communauté scientifique européenne.

Qu’est-ce que la moule quagga

La moule quagga (Dreissena rostriformis) est un mollusque originaire de la région ponto-caspienne, entre la mer Noire et l’ancien lac d’Aral. Sa propagation s’est d’abord faite par les grands fleuves et, plus récemment, grâce à la navigation. Les larves et les adultes s’attachent facilement aux coques des bateaux, ce qui a permis aux embarcations de transporter ce mollusque vers de nouveaux écosystèmes. Même le Canada et les États-Unis ont découvert cette espèce hautement invasive au début des années 90, poussant les autorités environnementales à instaurer des politiques de prévention pour limiter leur expansion. La présence de cette moule a aussi été signalée en Irlande du Nord, comme récemment rapporté par la BBC.

En Suisse, la moule quagga a été identifiée pour la première fois en 2014, mais les conditions idéales du lac Léman lui ont permis de proliférer, rendant la situation préoccupante.

Chiffres alarmants

Les chiffres illustrent mieux que toute image l’ampleur de l’invasion. Selon The Guardian, la densité moyenne dans le lac est d’environ 4 000 moules par mètre carré, avec des piques dépassant 35 000 individus dans certaines zones. Ces moules ont été trouvées jusqu’à 250 mètres de profondeur, dans des environnements sombres et pauvres en oxygène où peu d’autres formes de vie peuvent survivre. Les chercheurs de l’Université de Genève ont constaté que 100 % des mollusques collectés dans de tels milieux appartenaient à cette espèce lors des dernières campagnes de prélèvement.

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Un écosystème profondément perturbé

Le véritable problème n’est pas seulement le nombre. Les experts s’inquiètent surtout de l’impact que des millions de moules exercent sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Chaque individu filtre jusqu’à deux litres d’eau par jour pour se nourrir de phytoplancton, essentiel au système écologique du lac. En réduisant ces nutriments, les quagga mettent en péril les petits crustacés et d’autres espèces qui se nourrissent de ces micro-organismes, ce qui a des répercussions directes sur la population de poissons, touchant également la pêche professionnelle, un secteur crucial pour la région. De plus, en rendant l’eau plus claire, la lumière pénètre plus profondément, ce qui peut entraîner de nouveaux déséquilibres, favorisant les algues toxiques et altérant les courants internes déjà affaiblis par le changement climatique.

Les dommages semblent malheureusement irréversibles, car, comme l’ont souligné les écologistes, une fois que les moules quagga s’installent dans une zone aquatique, leur éradication est pratiquement impossible. « Il est trop tard pour ce lac », a exprimé le biologiste Bastiaan Ibelings, décrivant le fond comme un pré d’algues quagga, où chaque espace est occupé. Les objectifs réalistes se résument désormais à limiter les dégâts et à prévenir l’invasion d’autres lacs grâce à des contrôles stricts et un nettoyage minutieux des bateaux et des équipements de pêche.

Le cas de l’EPFL : tuyaux obstrués et installations à risque

Dans le cas suisse frappant, l’impact de l’invasion ne se limite pas à l’environnement. À l’Institut fédéral suisse de technologie de Lausanne (EPFL), les moules quagga ont colonisé environ cinq kilomètres de tuyaux qui prélèvent de l’eau froide dans le lac, à 75 mètres de profondeur, pour refroidir les installations. En quelques années, les échangeurs de chaleur ont perdu jusqu’à un tiers de leur efficacité, obstrués par des morceaux de coquilles.

Les répercussions ont été significatives. La climatisation, par exemple, ne parvenait plus à réguler la température des lieux, ce qui, combiné aux températures estivales (dépassements des moyennes), a engendré des risques sérieux pour les centres de données et pour des expériences scientifiques nécessitant des conditions thermiques stables et contrôlées. Même le Tokamak, le réacteur expérimental de fusion nucléaire situé sur le campus, dépend d’un refroidissement fiable. C’est pourquoi l’EPFL et l’Université de Lausanne ont décidé de mettre en place un nouveau système fermé, isolé des eaux contaminées, afin de garantir un fonctionnement efficace et, surtout, sûr. Les travaux débuteront en 2027 et dureront cinq ans. En attendant, la lutte contre la moule invasive se poursuit dans un lac qui, probablement, ne sera jamais le même qu’auparavant.