Pont sur le détroit, l’alerte de Tansi : « C’est un flipper géologique : l’un des endroits les plus risqués au monde »

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Le projet du pont sur le détroit de Messine est au cœur d’un débat intense, notamment en raison des risques sismiques associés. La construction envisagée pourrait relier deux côtes, mais soulève des questions cruciales sur la sécurité et la viabilité d’une telle infrastructure dans une région historiquement sujette aux tremblements de terre.

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Aucune nouvelle candidature pour l’attribution des travaux du pont sur le détroit de Messine ne sera lancée. Le ministre des Infrastructures et des Transports a récemment confirmé la volonté du gouvernement de poursuivre ce projet, qui deviendrait le pont suspendu à travée unique le plus long du monde, malgré le rejet d’une délibération du Comité interministeriel pour la programmation économique et le développement durable (Copes) ayant donné son accord en août dernier pour le projet définitif.

Si le pont sur le détroit de Messine voit le jour, il représentera une œuvre d’une ampleur sans précédent. En plus de relier deux côtes séparées par une large étendue d’eau, il faudra prendre en compte une faille sismique dans un système tectonique complexe, responsable de violents tremblements de terre au fil des années. Le projet prévoit une résistance à des séismes allant jusqu’à 7,1 de magnitude, équivalent à celui qui a secoué la région entre Scilla et Cariddi en 1908, causant la mort de 120.000 personnes.

Quels pourraient être les impacts d’un tel événement sur les villes reliées par cette infrastructure, dont le coût est estimé à 13 milliards d’euros? Quelles mesures seraient nécessaires pour assurer une sécurité sismique efficace à Messine et Reggio Calabria? Ces questions ont été posées à un géologue spécialisé dans le risque sismique et hydro-géologique, ayant consacré des années à l’étude du panorama sismique de la région.

Quel est le panorama général du risque sismique dans le détroit de Messine?

Le détroit de Messine est l’un des endroits sismiquement les plus préoccupants au monde, avec de nombreuses failles se situant entre la plaque continentale africaine et celle européenne. La pression exercée par la première sur la seconde génère des accumulations d’énergie susceptibles de provoquer de forts tremblements de terre. Une des failles, responsable du séisme du 28 décembre 1908, a causé environ 120.000 victimes et un tsunami avec des vagues atteignant 15 mètres.

Depuis combien de temps étudiez-vous les failles actives dans la région? Quelle est la situation actuelle?

La Calabria est parcourue par un réseau de failles qui fait d’elle l’une des régions sismiquement les plus complexes d’Italie, semblable à un flipper géologique où de nombreuses tensions sont en jeu sans pouvoir prévoir le moment où elles se libéreront. Actuellement, la science ne sait pas prédire les tremblements de terre.

Au nord, dans la province de Cosenza, se trouvent des failles plus courtes, orientées nord-sud, comme celles dans la vallée du Crati, qui sont distensives et ont engendré des séismes relativement peu destructeurs, causant quelques centaines ou un millier de victimes.

Plus au sud, on trouve la faille Catanzaro–Lamezia, qui borde au nord l’étroite région de Catanzaro. Cette faille a causé le dévastateur séisme de 1638, faisant environ 10.000 morts: une faille de coulissement, plus longue, capable de libérer une quantité d’énergie bien plus importante, a montré des signes d’activité il y a un an à proximité du segment médian.

En descendant, de vastes failles distensives orientées nord-est/sud-ouest s’étendent autour des massifs de Serre et de l’Aspromonte jusqu’au détroit de Messine: elles sont longues, dangereuses, ayant produit des événements comme le cataclysmique séisme de 1783, se manifestant par cinq secousses successives et causant 35.000 décès et l’effondrement de pans entiers de montagnes vers la mer.

Ce même système influence directement la zone du détroit, traversée par une autre faille importante, celle à l’origine du séisme de 1908. Ainsi, un ensemble complexe de fissures géologiques abrite de multiples sources sismogènes, chacune étant capable de libérer, à un moment incertain, l’énergie accumulée au sous-sol.

Quel type de faille a provoqué le tremblement de terre de 1908 à Messine et Reggio Calabria?

Il s’agit d’une grande faille active qui traverse le détroit et s’étend vers le sud. Cette structure peut libérer beaucoup d’énergie. Les estimations les plus précises indiquent que ce séisme avait une magnitude de 7,1. D’après la géologie, si un séisme a eu une force particulière, la même faille peut en engendrer un autre d’une intensité similaire.

Pouvons-nous nous attendre à un séisme similaire à celui de 1908?

Oui, sans doute. La faille du détroit de Messine pourrait produire un autre tremblement de terre de magnitude 7,1. Cela s’est déjà produit et cela se reproduira. La question n’est pas « si » mais « quand ». En fait, nous ne pouvons pas prédire le moment où un séisme pourrait se produire.

Et un séisme plus puissant? Les autorités affirment que cela n’est pas probable…

Nous ne pouvons pas l’exclure. La magnitude est exprimée sur une échelle logarithmique: entre 7 et 8, il y a un changement considérable, d’environ 33 fois plus d’énergie. Même une légère augmentation peut avoir des conséquences significatives. Aucun élément ne prouve que 7,1 soit le seuil maximum possible de la faille.

Que se passerait-il aujourd’hui si un tremblement de terre similaire à celui de 1908 se produisait?

En 1908, la terre a tremblé peu après cinq heures du matin. De nombreux survivants sont sortis de chez eux et se sont rassemblés le long de la côte pour se protéger des effondrements. Mais peu après, le tsunami est arrivé, emportant ceux qui cherchaient refuge sur les côtes de Messine et Reggio. La plupart des victimes n’ont pas été causées par les édifices qui se sont effondrés, mais par le tsunami lui-même. Que se passerait-il aujourd’hui? Je n’ose pas l’imaginer. La situation actuelle est différente, et les éboulements sont une menace plus grande qu’un éventuel tsunami. Il est difficile de faire des estimations, mais l’impact serait énorme. La densité de population est bien plus élevée, les constructions sont souvent fragiles ou irrégulières, et la culture de la prévention est encore insuffisante.

Est-il suffisant de concevoir le pont sur le détroit de Messine pour résister à un tremblement de terre de 7,1?

Il est difficile de l’affirmer avec certitude, précisément parce que nous ne connaissons pas la magnitude maximale que la faille pourrait générer. Par conséquent, lors de la construction dans une zone aussi complexe, les marges de sécurité doivent être très importantes. Un phénomène à surveiller est la liquéfaction du sol. Durant les tremblements de terre, les terrains sableux et limoneux deviennent liquides. On a déjà observé ce phénomène en Calabre et en Sicile en 1908. Le sol s’est liquéfié, faisant descendre les côtes d’environ un mètre et changeant radicalement la morphologie du territoire. Ce type de sol est celui sur lequel devraient reposer les piliers du pont sur le détroit.

Un de vos collègues soutient qu’en cas de fort tremblement de terre, le pont sur le détroit de Messine relierait deux cimetières. Pourquoi?

Vous trouverez ici une discussion sur les propos de Mario Tozzi à Netcost-security.fr.

Ce ne sont pas les tremblements de terre qui tuent, mais les bâtiments mal construits, souvent de manière illégale. Un tremblement de terre de magnitude 10 dans le désert ne causerait aucun dommage. Nous ressentirions juste un léger mouvement, mais rien ne tomberait sur nous. Malheureusement, en Calabre et en Sicile, la situation résidentielle et infrastructurelle aggrave le risque sismique déjà élevé. La Calabre est la région ayant le taux de construction illégale le plus élevé d’Italie, avec environ 50% des logements construits illégalement, tandis que plusieurs autres bâtiments datent de plus de 50 ans, époque où les connaissances en sismologie étaient limitées et les normes moins strictes. Dans certaines zones, comme Reggio Calabria, des immeubles illégaux ont été construits sans voies d’évacuation adéquates. Les centres historiques sont également particulièrement vulnérables.

En d’autres termes, la majorité des infrastructures ne respecte pas les normes parasismiques des années 80, mises en place après les tremblements de terre du Frioul et de l’Irpinia. La législation est devenue de plus en plus stricte au fur et à mesure que des séismes récents survenaient. Ceux qui possèdent une maison conforme aux normes n’ont pas à craindre un tremblement de terre.

Ce qui me révolte, c’est que l’on continue d’adopter des mesures de régularisation, comme celle du ministre, permettant l’approbation par silence des communes, alors que ces dernières ne disposent pas des moyens nécessaires pour traiter toutes les demandes. Ainsi, beaucoup de régularisations seront accordées, même de manière abusive, par ce même silence.

Etes-vous pour ou contre le pont sur le détroit?

En tant que scientifique, je ne m’immisce pas dans le débat politique. Aujourd’hui, la science et la technologie permettent de concevoir et de réaliser un pont comme celui sur le détroit, même dans des zones à forte activité sismique, si les critères d’ingénierie sont respectés. Toutefois, je pense qu’avant de construire une telle infrastructure, il est crucial d’aborder de manière systématique la question de la vulnérabilité du territoire: garantir la sécurité des habitations, des écoles, des routes.