Qu’indique que le monde est en « faillite hydrique » : pourquoi l’eau devient un bien rare

Un lac asséché, symbole de la perte structurelle des ressources en eau et de la faillite hydrique mondiale décrite par les Nations Unies / Photo : iStock

Un rapport récent des Nations Unies révèle une inquiétante réalité concernant l’eau: l’utilisation dépasse désormais la capacité des systèmes naturels à la renouveler, entraînant une perte structurelle de ressources hydriques. Cette situation alarmante nécessite une prise de conscience collective et une nouvelle approche face à une crise globale.

Un lac asséché, symbole de la perte structurelle des ressources en eau et de la faillite hydrique mondiale décrite par les Nations Unies / Photo : iStock

Un lac asséché, symbole de la perte structurelle des ressources en eau et de la faillite hydrique mondiale décrite par les Nations Unies / Photo :

Au cours des dernières décennies, l’eau a continué à couler des robinets, à irriguer les champs et à approvisionner les villes dans de nombreuses régions du monde. Cependant, sous cette continuité apparente, une fissure progressive s’est installée. Les nappes phréatiques s’affaissent d’année en année, les lacs ne parviennent plus à retrouver leurs niveaux historiques, les zones humides disparaissent sans possibilité de régénération : autant de signes d’un même déséquilibre sous-jacent. Les Nations Unies introduisent le concept de faillite hydrique mondiale, une condition où l’utilisation de l’eau a systématiquement dépassé la capacité des systèmes naturels à la renouveler. De nombreuses régions ont épuisé leur « capitale hydrique » au-delà du point où elle peut être reconstituée dans des délais compatibles avec les besoins humains, environnementaux et économiques.

Ce concept est au cœur du rapport Global Water Bankruptcy: Living Beyond Our Hydrological Means in the Post-Crisis Era, publié par l’Institut des Nations Unies pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH), un groupe de réflexion des Nations Unies consacré aux ressources en eau. “Ce rapport présente une vérité inconfortable : plusieurs régions vivent au-delà de leurs capacités hydrologiques et de nombreux systèmes hydriques critiques sont déjà en faillite”, affirme l’auteur principal, le professeur Kaveh Madani, directeur de l’Institut.

L’analogie financière est centrale : de nombreuses sociétés non seulement ont épuisé leur « revenu » annuel d’eau renouvelable – rivières, pluies, manteau neigeux – mais ont également entamé leurs « économies » accumulées dans les nappes phréatiques, glaciers, zones humides et lacs. Le résultat est une perte structurelle : compactage irréversible des nappes, affaissement du sol dans les villes et deltas, disparition d’écosystèmes clés, diminution permanente de la biodiversité.

Sur le plan scientifique, le rapport s’appuie sur un article soumis à une évaluation par les pairs qui sera publié dans la revue Water Resources Management, et il est diffusé en vue de la Conférence des Nations Unies sur l’eau 2026, qui sera précédée d’une réunion préparatoire à Dakar, au Sénégal (26-27 janvier). Ce concept s’inscrit dans un champ de recherche plus large sur la sécurité hydrique mondiale, évoqué également par des rapports académiques récents et repris dans le débat scientifique et médiatique.

Le message clé est que le cycle global de l’eau a dépassé son espace opérationnel sûr, tout comme le climat et la biodiversité. Certes, cela ne s’applique pas partout ou de la même façon, mais suffisamment de systèmes critiques sont concernés pour altérer le profil de risque de l’ensemble de la planète. Comme l’explique Madani, ces systèmes sont interconnectés par le commerce, les migrations, les rétroactions climatiques et les dépendances géopolitiques : ainsi, la faillite hydrique n’est pas seulement la somme de crises locales isolées, mais une condition globale partagée.

Les chiffres qui expliquent la faillite

Le rapport des Nations Unies accompagne sa nouvelle définition d’une photographie quantitative qui illustre le saut d’échelle. Certains chiffres sont particulièrement révélateurs :

  • Environ 4 milliards de personnes souffrent d’une grave pénurie d’eau pendant au moins un mois par an.
  • 75 % de la population mondiale vit dans des pays jugés hydrauliquement instables ou gravement vulnérables.
  • Plus de 70 % des principales nappes phréatiques présentent un déclin à long terme.
  • Au cours des cinquante dernières années, environ 410 millions d’hectares de zones humides naturelles ont été perdus, une superficie presque équivalente à celle de l’ensemble de l’Union européenne.
  • Plus de la moitié des grands lacs du monde ont perdu de l’eau depuis le début des années 1990, impactant directement environ un quart de l’humanité qui en dépend.

À ces chiffres s’ajoutent des conséquences économiques et environnementales difficilement compensables : des services écosystémiques perdus pour des milliers de milliards de dollars par an, des terres agricoles endommagées par la salinisation et la subsidence, des villes qui s’enfoncent de plusieurs centimètres par an.

Dans ce contexte, le rapport appelle à une transition conceptuelle et politique : “Nous devons passer de la gestion des crises à la gestion de la faillite”, souligne Madani, car l’objectif ne peut plus être de « retrouver la normalité », mais d’éviter d’autres pertes irréversibles et de s’adapter à de nouvelles limites hydrologiques.

Pourquoi l’eau n’est plus suffisante

La pénurie décrite par l’ONU ne découle pas uniquement d’une diminution des pluies ou d’une fréquence accrue d’événements extrêmes. Elle résulte d’une accumulation de surdéveloppement chronique, de pollution, de dégradation des sols, de déforestation et de réchauffement climatique. Dans de nombreuses régions, même là où l’eau semble présente, la part réellement utilisable diminue en raison de la qualité toujours plus médiocre des ressources disponibles.

L’agriculture est au cœur de cette dynamique : elle consomme environ 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce, tandis que les nappes phréatiques fournissent aujourd’hui environ la moitié de l’eau domestique et plus de 40 % de celle destinée à l’irrigation. “Des millions d’agriculteurs tentent de cultiver davantage de nourriture en exploitant des sources d’eau en déclin, polluées ou en voie d’épuisement”, avertit Madani. Sans une transition rapide vers des systèmes agricoles plus efficaces et résilients, la faillite hydrique est vouée à se propager.

Le rapport insiste sur un point capital : une région peut être inondée et pourtant être en faillite hydrique si les prélèvements à long terme dépassent la capacité de recharge. La question ne se limite pas à l’apparence humide ou sèche d’un lieu, mais à l’équilibre entre entrées et sorties au fil du temps.

D’où ces conclusions : reconnaître formellement la faillite hydrique, protéger le capital naturel qui rend l’eau possible, rééquilibrer droits et attentes, soutenir des transitions justes pour les communautés les plus touchées et utiliser l’eau comme levier de coopération, non de conflit. “Déclarer la faillite n’indique pas abandonner, mais recommencer à zéro”, déclare Madani. “Plus nous retardons, plus le déficit sera profond.”

Dans cette perspective, les prochaines échéances internationales – de la Conférence ONU sur l’Eau de 2026 aux Objectifs de développement durable de 2030 – deviennent des points de rupture. Le message final du rapport est clair : l’eau n’est pas seulement une victime des crises environnementales, mais un facteur structurel sur lequel reposent la sécurité alimentaire, la stabilité économique et la cohésion sociale. Reconnaître ses limites est le premier pas pour éviter de les dépasser définitivement.