Une étude récente remet en question des décennies de recherches sur le niveau de la mer, révélant des différences significatives par rapport aux estimations précédentes. Cette découverte a des implications profondes pour les régions côtières et nécessite une réévaluation des plans de protection contre l’élévation du niveau de l’eau.

Le niveau de la mer est plus élevé que prévu. Et pas juste un peu : dans certaines zones du sud-est asiatique et du Pacifique, la différence entre la hauteur réelle de l’eau et celle fournie par les modèles dépasse un mètre. Ce chiffre est suffisant pour modifier des décennies d’analyses sur le risque côtier.
Une équipe de chercheurs de l’Université de Wageningen, aux Pays-Bas, a examiné 385 études scientifiques publiées entre 2009 et 2025 évaluant la vulnérabilité des côtes à l’élévation du niveau de la mer. La conclusion est troublante : neuf études sur dix se sont basées sur une référence erronée. Le niveau de la mer utilisé comme point de départ était inférieur à la réalité.
Cette erreur n’est pas due à la négligence ou à des instruments défectueux. Elle résulte d’une cause technique particulière qui a échappé à l’attention pendant des années et qui affecte presque l’ensemble de la littérature scientifique sur les risques côtiers. La correction de cette erreur oblige à recalculer combien de personnes vivent dans des zones que l’eau atteindra plus tôt que prévu.
Le défaut caché dans les modèles
Selon des publications de la revue Nature, le problème provient du modèle géoidal utilisé par la communauté scientifique pour estimer la hauteur de la surface de la mer. Ce modèle se base sur la gravité terrestre et la rotation de la planète pour tracer une surface théorique de l’océan, mais ne tient pas compte de facteurs qui influent sur la hauteur réelle de l’eau : marées, courants océaniques et vents dominants. En d’autres termes, il s’agit, selon les auteurs eux-mêmes, d’une représentation d’un océan calme qui n’existe pas.
Philip Minderhoud, professeur à l’Université de Wageningen et auteur principal du rapport, met en lumière cet écart depuis des années. En 2019, il a publié une première étude axée sur le delta du Mékong, au Vietnam, où il a constaté que l’élévation du terrain par rapport au niveau de la mer local était inférieure de 1,5 mètre à ce que les évaluations internationales indiquaient. La nouvelle étude élargit cette découverte à l’échelle mondiale et montre que le biais n’est pas régional, mais systémique.
Les chiffres sont révélateurs à l’échelle mondiale. Le niveau de la mer côtière est environ 30 centimètres plus élevé que ce que la plupart des études révisées avaient estimé. Dans le sud-est asiatique et dans l’Indo-Pacifique, la différence atteindra un mètre, voire deux dans certains points. Cela signifie que les courants qui préoccupent déjà les océanographes agissent sur une base erronée.
Si l’on projette une hausse d’un mètre d’ici la fin du siècle — un scénario plausible selon les trajectoires actuelles d’émissions —, la surface terrestre inondée serait de 37 % supérieure à ce qui a été calculé jusqu’à présent. Le nombre de personnes touchées augmenterait de 68 %, atteignant 132 millions de personnes supplémentaires. Les régions où la fonte des glaces progresse rapidement et les deltas densément peuplés du sud-est asiatique concentrent le plus grand risque.
Qu’est-ce qui change à partir de maintenant
Les auteurs n’ont pas seulement signalé le problème. En utilisant des supercalculateurs, ils ont croisé quatre modèles globaux d’élévation avec des mesures réelles du niveau de la mer afin de générer des ensembles de données corrigés, désormais disponibles en open source pour que d’autres équipes puissent les intégrer à leurs analyses. Cet outil vise à combler ce que Minderhoud définit comme un point aveugle méthodologique ayant conditionné la recherche côtière pendant plus d’une décennie.
Ce changement a des conséquences directes pour la planification urbaine et les politiques d’adaptation climatique. Les villes côtières qui pensaient disposer de plusieurs décennies de marge pourraient réaliser que les événements extrêmes — marées de tempête, inondations, érosion — arriveront plus tôt que prévu. L’augmentation de l’intensité des vagues due au réchauffement accentuerait l’impact sur des infrastructures conçues selon des normes déjà obsolètes.
Il est également nécessaire de revoir les projections du GIEC et des agences nationales qui alimentent les plans de protection côtière dans plusieurs pays. Si la référence sur laquelle reposaient ces calculs était inexacte, toutes les estimations de dommages construites sur cette base nécessitent une mise à jour. Ce n’est pas que le changement climatique avance plus vite que prévu — les modèles d’émissions et de température suivent leur cours — mais que le point de départ était déjà erroné.
Des phénomènes comme le retour de El Niño intensifient l’expansion thermique de l’océan et la redistribution des masses d’eau, ce qui augmente encore le niveau côtier dans des zones déjà vulnérables. La combinaison d’une base sous-estimée et d’épisodes climatiques extrêmes représente un risque que toutes les évaluations antérieures n’avaient pas quantifié.
Il reste à voir si la communauté scientifique adoptera les nouvelles données comme norme, ou si, comme cela s’est produit avec d’autres erreurs méthodologiques, le changement mettra des années à se généraliser. Ce qui ne peut être remis en question, c’est l’ampleur de l’écart : 30 centimètres en moyenne, jusqu’à deux mètres dans les cas les plus graves. L’eau était déjà plus haute ; il restait seulement à la mesurer correctement.
