La création artificielle d’images peut parfois emprunter des chemins dérangeants, comme dans le cas de Kaylee et Joe Keery. À travers des montages d’IA, une nouvelle réalisation du fanatisme se profile, déconstruisant la distinction entre imagination et violation de la réalité.

Au début des années 2000, il était courant de découper des photos de célébrités dans des magazines pour créer des collages amusants à accrocher dans sa chambre. Ces assemblages, souvent déséquilibrés, combinaient des clichés personnels, comme une photo de communion, avec celle d’une personne en maillot de bain. À cette époque, on se contentait des outils disponibles. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle a changé la donne, comme l’illustre le cas de « Kaylee Keery ».
Kaylee, admiratrice de Joe Kerry, acteur dans Stranger Things et musicien sous le nom de Djo, a récemment confectionné une vie simulée avec un clone de l’artiste, qu’elle documente assidûment sur les réseaux sociaux. Elle a partagé des vidéos d’eux s’étreignant, s’embrassant, se mariant, et même en train de cuisiner ensemble. Certaines images la présentent en salle d’accouchement, avec Keery tenant un bébé. Bien que ces créations soient manifestement fausses, leur qualité est très soignée.
Cette avancée représente non seulement un progrès technique, mais aussi culturel et psychologique. Dans le passé, découper et assembler des photos était une forme de fantaisie contrôlée. Avec la génération d’images par IA, il est possible de créer des représentations illusoires qui semblent authentiques. La différence va au-delà du visuel : elle touche à l’épistémologie. Le deepfake ne se contente pas de reconstruire des images, il présente une réalité altérée, en suggérant des alternatives à notre perception.
La culture des fans à l’ère des deepfakes
Le phénomène de Kaylee Keery met en lumière le danger qui guette le monde des fans. Avec plus de 22 000 abonnés sur TikTok, son profil propose une mise en scène artificielle de sa vie avec Joe. Les vidéos véhiculent une intimité parfois troublante, où la barrière entre créations personnelles et violations de la réalité devient floue.
Des applications et outils permettant de générer des vidéos montrant des gens s’embrassant ou s’enlaçant avec des célébrités sont désormais banalisés. Certaines plateformes présentent ces technologies comme de simples « jeux », bien que nous soyons confrontés à des outils problématiques, normalisant la création d’images non consensuelles.

TIKTOK | La page de Kaylee
La ligne fine de la normalisation digitale
L’écosystème de création d’images et de vidéos a franchi les limites de la parodie. La problématique des deepfakes pornographiques non consensuels a explosé ces dernières années, et continue de croître. Un exemple marquant est la fonctionnalité bikini de Grok. Par ailleurs, les images suggestives de Taylor Swift, Emma Watson et Scarlett Johansson ont circulé sur internet, des sites deepnude ont vu le jour en mettant en scène des artistes, des politiciennes et des musiciennes. Il est légitime de se demander : la situation de Kaylee Keery est-elle si différente ?
Il est vrai qu’il n’y a pas d’images sexuellement explicites, et Kaylee mérite d’être reconnue pour avoir précisé sur son profil qu’il s’agit d’images générées par intelligence artificielle. Toutefois, le consentement est inexistant ; la base est similaire, et normaliser ces reconstructions romantiques pourrait, par ricochet, légitimer des formes plus violentes de deepfake.
Cette nouvelle frontière nous pousse à réfléchir sur le rôle de l’IA et sur les conséquences éthiques, sociales et psychologiques d’un monde dans lequel il est possible de simuler des vies entières avec quelques instructions astucieuses.
