Comment un pays entier peut-il être mis à l’arrêt : « Le cas de l’Iran est exceptionnel pour deux raisons »

Comment un pays entier peut-il être mis à l'arrêt : « Le cas de l'Iran est exceptionnel pour deux raisons »

Le gouvernement iranien a coupé internet pendant la nuit du 8 au 9 janvier, plongeant le pays dans un isolement numérique total. Cette interruption radicale, en réponse aux protestations, témoigne d’une intensification des méthodes de contrôle de l’information par l’État.

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En quelques minutes, durant la nuit du 8 au 9 janvier, le gouvernement iranien a interrompu l’accès à internet, isolant ainsi le pays du reste du monde. Le trafic de données a chuté de plus de 90 %, et selon le base de données Internet Outage Detection and Analysis du Georgia Institute of Technology, la connexion est tombée presque à zéro dans les jours suivants. Ce blackout constitue une réaction coercitive face à l’augmentation des manifestations contre le régime des Ayatollahs. Ce n’est pas la première fois que Téhéran adopte de telles mesures, mais l’ampleur et la persistance de l’interruption de janvier 2026 révèlent une intensification des stratégies de contrôle de l’État.

Pour mieux saisir l’ampleur de ce blackout, ses risques et les technologies employées pour couper une nation, nous avons échangé avec Giacomo Verticale, professeur en Télécommunications au Politecnico di Milano.

Comment se produit un blackout national : le cas de l’Iran

« Quand on parle de blackout, cela désigne un arrêt complet, où aucun service ni application ne fonctionnent. Il existe de nombreux cas de blocages partiels, mais les blocages totaux sont assez rares et généralement de courte durée, » explique Verticale. « Généralement, nous pouvons categoriser deux types de blocages. Le premier est l’isolement du pays du monde extérieur : dans ce cas, les systèmes internes continuent de fonctionner, et les personnes peuvent communiquer entre eux, mais pas à l’extérieur. Le deuxième est le blocage total, où tous les systèmes de communication sont simplement interrompus, ce qui semble être le cas en Iran.

Comment un pays peut-il être entièrement coupé ? Verticale souligne que c’est en réalité assez simple. « Dans chaque pays, les systèmes de communication sont gérés par un nombre relativement réduit d’opérateurs de télécommunications, et tous les utilisateurs finaux sont abonnés aux services de ces opérateurs. Ces opérateurs doivent se conformer à la loi et aux instructions des gouvernements locaux, donc si le gouvernement demande un blocage, ils exécutent. »

Échapper à la censure : des canaux dissimulés aux connexions internationales

Certaines personnes ont réussi à soulager le blackout temporairement. À des intervalles irréguliers, le gouvernement réactive des fenêtres de connectivité pour permettre le fonctionnement des services essentiels, tels que les transactions bancaires. Pendant ces moments, les utilisateurs saisissent l’occasion pour télécharger rapidement des vidéos et des documents avant que la connexion ne soit de nouveau fermée.

« De plus, depuis des années, différentes méthodes sont expérimentées pour transmettre des informations à travers des canaux qui cachent la communication. Ces techniques ont été efficaces, mais nécessitent une expertise pointue et ne permettent de transporter que des volumes limités de données« , explique Verticale. « D’autres solutions sont également mises en œuvre : ceux qui vivent dans les villes frontalières se connectent aux stations de téléphonie mobile du pays voisin, tandis que d’autres se tournent vers Starlink, bien que son utilisation ait été interdite en Iran. »

Le blackout comme pratique politique en Iran

Au cours des dernières années, l’usage des coupures numériques s’est imposé comme l’un des outils majeurs de la stratégie de contrôle de l’information en Iran. Depuis 2019, on dénombre quatre coupures nationales de la connexion ordonnées directement par le gouvernement. La première a eu lieu en novembre 2019, lorsque Téhéran a décidé de couper internet en réponse aux manifestations contre la hausse des prix du carburant, marquant le début de nouvelle phase de répression technologique.

La plus longue coupure s’est produite en novembre 2022, lorsque les manifestations concernant le cas de Mahsa Amini ont entraîné plus de 12 jours d’isolement numérique. Depuis, plusieurs plateformes, dont WhatsApp, Instagram, X, YouTube et Facebook, sont officiellement interdites et ne peuvent être accédées qu’à l’aide d’outils de contournement. Une nouvelle interruption à l’échelle nationale est survenue en juin 2025, lors du conflit de 12 jours entre l’Iran et Israël. En additionnant toutes les coupures de connexion totale depuis 2019, le pays a connu près de 900 heures de blackout complet, un chiffre qui semble voué à augmenter.

Blackouts et surveillance : le coût humain de la censure numérique

Les interruptions d’internet non seulement empêchent les citoyens de communiquer, mais entravent aussi le travail des médias et des organisations de défense des droits humains pour vérifier les arrestations, les victimes et la nature de la répression. Le blocage d’internet en Iran s’intègre dans un débat mondial plus large sur le contrôle de la toile, la surveillance numérique et le droit à l’accès à l’information. Ces blackout ne se limitent pas à des interruptions de service, mais représentent des outils de guerre électronique.

Les coupures peuvent être utilisées à diverses fins, allant de la censure politique à la gestion de l’information. « De nombreux pays ont, par exemple, bloqué internet durant les élections, incluant la Biélorussie, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, la Mauritanie, le Venezuela, le Mozambique et l’Ouganda, » précise Verticale.

Les stratégies vont de l’utilisation de brouilleurs satellitaires à la création d’une « internet nationale » séparée des infrastructures internationales, pour maintenir seulement des services contrôlés par l’élite politique, similaire au modèle de censure en Chine. Cette dynamique soulève des questions inquiétantes : jusqu’où un État peut-il étendre son contrôle sur les flux d’information ? Quel sera le coût humain et social de cet isolement digital ?