Un projet novateur s’efforce de matérialiser nos souvenirs grâce à l’intelligence artificielle. En alliant technologie et mémoire, il vise à procurer un support aux personnes souffrant de troubles mnésiques tout en préservant leur histoire. Cette initiative soulève des enjeux intéressants et suscite des réflexions sur le lien entre mémoire et identité.
Le projet ne vise pas seulement à collectionner des souvenirs, mais également à devenir un outil pour les psychologues, les assistants sociaux, et avoir un impact sur les maladies dégénératives qui frappent la mémoire, comme la démence sénile ou la maladie d’Alzheimer.

Domestic Data Streamers | Souvenir créé avec l’IA
Il arrivera un moment où chaque souvenir aura une forme physique. Il pourra être récupéré, manipulé, revisité. La science-fiction a déjà anticipé des stratégies possibles pour matérialiser la mémoire (il suffit de penser à « Souvenirs dangereux« , l’épisode de Black Mirror où il est normal de porter une puce implantée qui enregistre tout). La réalité a mis en lumière les premiers projets. Parmi eux, Synthetic Memories, réalisé par le centre de recherche de Barcelone Domestic Data Streamers.
« L’objectif du projet est de créer un archive de souvenirs visuels reconstruits par l’intelligence artificielle pour aider les générations futures à comprendre et à préserver l’histoire de leur passé« , en d’autres termes, le projet crée des reconstructions visuelles des souvenirs grâce à l’IA. « Nous avons écouté des histoires d’aventures d’enfance, de maisons familiales et de longs voyages en train à travers des paysages qui n’existent plus. Nous les avons soumises à une intelligence artificielle générative et ensuite nous les avons données aux patients pour obtenir leur retour et les impliquer activement dans la représentation de leurs souvenirs », a raconté Pau Garcia, co-fondateur de Domestic Data Streamers, à The Atlantic.
Le projet est né en 2013, Garcia collaborait avec Ojala Projects, une ONG pour aider les familles syriennes à Athènes. Là, il rencontre une femme réfugiée, une grand-mère, « elle m’a raconté ses souvenirs et surtout qu’elle aurait voulu les préserver », raconte Garcia. « Puis nous avons commencé à tester ces outils dans les maisons de retraite, travaillant particulièrement avec les résidents atteints de démence et d’Alzheimer, pour voir si la création de nouvelles connexions avec leurs premiers souvenirs pouvait aider à préserver les fonctions cognitives« .
Et si aux prochaines Olympiades nous remplacions les arbitres par l’intelligence artificielle ?
Comment fonctionne l’extraction des souvenirs
Pour commencer, on s’assoit, puis on commence à raconter. De l’autre côté de la table, il y a deux personnes, un intervieweur et un prompteur. Au fur et à mesure que le récit évolue, il doit insérer les indications dans les générateurs d’images IA, comme Dall-E. On procède par essais, on peut s’arrêter et demander à l’interviewé quelle image est la plus fidèle au souvenir jusqu’à construire une carte visuelle de ses souvenirs. Chaque session dure entre 45 et 60 minutes.
Comme l’explique Garcia, parfois le processus de génération fonctionne du premier coup, « parfois il faut retravailler un peu les images, changer les vêtements, déplacer des objets particuliers ou trouver un matériau spécifique. Mais en général, après pas plus de 10 minutes, nous trouvons une image que le participant peut reconnaître. »
Le résultat est des images qui mélangent différentes techniques, aquarelles, dessins, photographies. Les visages ne sont jamais nets, en fait, il est essentiel qu’ils restent flous car les images vagues se sont révélées plus efficaces dans les exercices de rappel mnésique « une image claire pourrait mettre en évidence des incohérences, tandis qu’une image incomplète permet à notre imagination de la compléter, souvent en accord avec nos souvenirs. »
Les objectifs de Synthetic Memories
Le projet ne cherche pas seulement à collectionner des souvenirs, mais aussi à devenir un outil pour les psychologues, les assistants sociaux, et à avoir un impact sur les maladies dégénératives qui affectent la mémoire, comme la démence sénile ou la maladie d’Alzheimer. « Les résultats préliminaires indiquent que cette méthodologie pourrait améliorer significativement la thérapie de remémoration, qui utilise divers stimuli sensoriels tels que la musique, des objets et, oui, des images pour améliorer les fonctions cognitives des personnes vivant avec des maladies dégénératives. Les données que nous recueillons offrent des éclairages inestimables sur les études concernant la mémoire, la cognition et la sociologie du vieillissement », a souligné Garcia.
Non seulement cela, mais cela pourrait également avoir une valeur historique et sociale, les souvenirs transformés en images créées par l’intelligence artificielle pourraient effectivement devenir un témoignage pour raconter des communautés marginalisées, ou qui n’ont pas les moyens de transmettre un’héritage culturel.
Quels sont les risques et les problèmes éthiques
Le projet, au-delà des intentions, pourrait cependant avoir aussi des implications éthiques. Comme c’est souvent le cas lors d’une intersection entre humanité et technologie, il faut comprendre comment est protégée la vie privée des participants et donc leurs données. Non seulement cela. Les logiciels ont (à juste titre) des blocages pour éviter la création d’images violentes, perturbantes, offensantes, le risque est qu’une grande partie des souvenirs, par exemple ceux traumatiques, tristes ou de moments difficiles, soient automatiquement exclus par un blocage technique, reproduisant ainsi des histoires tronquées.
Il y a ensuite les implications psychologiques et la difficulté de maintenir l’authenticité des souvenirs, souvent nous-mêmes les manipulons inconsciemment ou perdons des fragments, une image réelle pourrait valider des souvenirs faux ou déformés.
« Nos prochaines étapes incluent la création de partenariats avec des institutions de santé et des organisations de santé mentale pour élargir l’ampleur du projet et garantir des pratiques éthiques », a expliqué Garcia. « Nous collaborons sélectivement avec des musées et des entités de recherche capables de se conformer à des normes légales et éthiques telles que l’AI Act de l’UE et le RGPD. Cela nous permettra de faire avancer la méthodologie Synthetic Memories de manière rigoureuse, tout en préservant les valeurs humanistes »
